L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

Les espaces irréels de Paul Béliveau, Sylvie Bouchard et Alain Laframboise

  • Gabrielle Blanchette-Lafrance

Paul Béliveau, Sylvie Bouchard et Alain Laframboise ont tous commencé leur carrière au début des années 1980. Ces trois artistes n’hésitent pas, par des moyens différents, à bouleverser et provoquer une réflexion chez le spectateur. Il ne suffit plus simplement de regarder et d’admirer. Il faut réfléchir, essayer de (re)trouver son chemin dans ces nouveaux espaces. Paul Béliveau, avec l’effet de rapprochement de Débordement III nous force à nous concentrer sur l’infiniment précis, alors que Sylvie Bouchard nous demande de considérer le tout sans en exclure les parties. Alain Laframboise propose une approche alternative, il désire nous faire réfléchir sur la manière dont nous regardons les éléments qui nous entourent, qui nous sont peut-être trop familiers.

Paul Béliveau, Débordement III

Après avoir obtenu un baccalauréat en arts visuels de l’Université Laval en 1977, Paul Béliveau commence activement sa carrière d’artiste. Au début des années 1980, il complète sa formation artistique en effectuant des stages en lithographie sur pierre et sur plaque. Il est reconnu pour ses talents de graveur, dessinateur et peintre. L’artiste, né en 1954, est une figure importante de l’art figuratif québécois.

Béliveau tend à travailler par séries, par thématiques. Malgré l’hétérogénéité de ses sujets, une constante se remarque dans son travail : l’abondance de références à la littérature, à l’architecture et à la philosophie et, surtout, à l’histoire de l’art. Béliveau l’exprime en ces termes :

Je travaille sur l’image en citant d’autres artistes [1].

Ces citations, ces références, demeurent fondamentales dans son œuvre ; l’artiste réfléchit sur l’humanité, ses créations et ses questionnements [2].

L’amalgame et la multiplicité de références dans les œuvres de Béliveau ne sont pas anodins. Ils ont une fonction bien précise : le travail d’imagination. Béliveau désire nous « faire voir différemment une réalité [3] ». Ces renvois et ces références nécessitent une réflexion de la part du spectateur qui ne peut être passif devant cette démarche artistique, car sa participation sensible et cognitive est de mise. Ces œuvres provoquent un dialogue, pour nous pousser à nous interroger sur notre environnement et nos connaissances.

Débordement III fut créé tout au début de la carrière de Béliveau. Déjà, l’intérêt de l’artiste envers l’architecture et les questions spatio-temporelles se fait sentir. Cette œuvre n’est que le début d’une longue exploration sur ces sujets. Le spectateur peut observer ce qui semble être la partie supérieure et le dessus d’un mur. Derrière, une étendue d’un bleu presque noir s’observe et, à l’horizon, un profil montagneux semble se dessiner. L’hyperréalisme de la partie inférieure de la gravure nous indique que cet espace, bien que ne représentant pas un endroit véritable, renvoie au réel. Cette lithographie acquise par l’Université de Montréal est la onzième d’un tirage de vingt, et une autre œuvre de ce même tirage fait partie de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec.

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Paul Béliveau, Débordement III, 1981, lithographie, 11/20, 66x50,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Paul Béliveau (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Au rythme d’environ une exposition par année, Paul Béliveau présente son travail depuis 1976 dans les plus grands centres culturels mondiaux, à New York et à Londres. De nombreuses collections de musées et d’entreprises comprennent des œuvres de Béliveau. Bien qu’il habite et travaille à Québec, l’artiste est représenté depuis plusieurs années par la Galerie de Bellefeuille à Montréal.

Sylvie Bouchard, Étape d’un labyrinthe imaginaire, No2, 3, 4 et 6

Sylvie Bouchard a amorcé sa carrière d’artiste en faisant découvrir au public ses installations. Rapidement, l’artiste a délaissé cette pratique pour privilégier la peinture, pour tenter de la « reconquérir [4] ». Associée au retour de la figuration dans la peinture au Québec dans les années 1980, sa pratique picturale est diversifiée et exploite de nombreux thèmes en les entremêlant. Trois grands axes peuvent être identifiés dans son œuvre, soit l’architecture, la nature et la figure humaine [5]. Par ses installations, Bouchard a exploré le langage complexe de l’architecture et les relations entre les éléments structurels. Ses premières peintures à l’huile, vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, explorent les possibilités de représentation de la nature. Puis, dans les années suivantes, Bouchard ajoute un nouveau motif, la figure humaine, qui demeure un élément central et fondamental dans sa pratique depuis une quinzaine d’années. L’individu n’est jamais représenté seul il a besoin de la nature ou bien de l’architecture pour s’imposer dans l’espace pictural. Maintenant, tous ces éléments peuvent être confrontés, pour se mélanger, s’imbriquer l’un dans l’autre. Les œuvres les plus récentes de Bouchard évoquent toujours la figure humaine sans la représenter explicitement. Sans la voir, nous pouvons toujours la sentir.

Tirés d’une série de huit œuvres [6], ces quatre éléments d’Étape d’un labyrinthe imaginaire montrent des espaces irréels. Les liens possibles entre ces lieux distincts ne se devinent que par les titres. Les Étape No2, Étape No4 et Étape No6 consistent en des espaces fermés, tout au plus voyons nous des pans de murs avec de simples ouvertures vers le monde extérieur, seul signe que nous sommes confinés dans ce labyrinthe.

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Sylvie Bouchard, Étape d’un labyrinthe imaginaire N°2, 2004-2005, huile sur toile de lin, 73,7x101,6cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Louis Lussier © Sylvie Bouchard (2016) Photo : Louis Lussier (2015)
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Sylvie Bouchard, Étape d’un labyrinthe imaginaire N°4, 2004-2005, huile sur toile de lin, 73,7x101,6cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Louis Lussier © Sylvie Bouchard (2016) Photo : Louis Lussier (2015)
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Sylvie Bouchard, Étape d’un labyrinthe imaginaire N°6, 2004-2005, huile sur toile de lin, 73,7x101,6cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Louis Lussier © Sylvie Bouchard (2016) Photo : Louis Lussier (2015)

L’Étape No3, seul espace ouvert, montre une pièce dans laquelle nous pouvons deviner une porte à la droite de la composition, seul indice d’une sortie possible.

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Sylvie Bouchard, Étape d’un labyrinthe imaginaire N°3, 2004-2005, huile sur toile de lin, 73,7x101,6cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Louis Lussier © Sylvie Bouchard (2016) Photo : Louis Lussier (2015)

Ces œuvres ne sont pas indépendantes, elles ne peuvent être considérées les unes sans les autres. Bien que les peintures soient numérotées, l’ordre n’est d’aucune importance. Tel un labyrinthe dans lequel nous nous serions égarés, nous sommes condamnés à rencontrer aléatoirement ces lieux, peut-être même plus d’une fois. Il n’existe aucune figure humaine dans ces œuvres, mais peut-être, ce rôle a-t-il été confié aux spectateurs Bouchard a beaucoup réfléchi à la place du spectateur dans son œuvre. Le concept « du tableau visitable [7] » ne peut être ignoré ici. Il y a, à la fois, une invitation à déambuler dans ces toiles, mais aussi une mise à distance du spectateur.

L’hétérogénéité des éléments présentés provoque de la confusion. Alors que certaines composantes proposent l’idée d’une troisième dimension, d’autres ne sont que surfaces. La planéité des couleurs est trompeuse. Le labyrinthe de Sylvie Bouchard est représentatif de sa production de la dernière décennie.

Née en 1959, Bouchard a étudié en arts visuels à l’Université d’Ottawa et elle a obtenu un diplôme en philosophie de l’Université du Québec à Montréal. Son œuvre a fait l’objet d’une rétrospective en 2005 au Musée d’art contemporain de Montréal qui proposait une cinquantaine d’œuvres, incluant les quatre Étape d’un labyrinthe imaginaire. Ses peintures font partie de plusieurs grandes collections publiques et privées, dont celles du Musée national des beaux-arts du Québec et de la Banque Nationale.

Alain Laframboise, Veduta no8 et Veduta no9

Né en 1947 dans les Basses-Laurentides, Alain Laframboise est un historien de l’art, critique et artiste reconnu. Après avoir obtenu un doctorat en philosophie et esthétique des formes à l’Université Paris X-Nanterre, il enseigne la Renaissance italienne à l’Université de Montréal. Parallèlement à sa carrière de professeur, Laframboise a su développer une importante pratique artistique. Il s’est spécialisé dans la photographie, pour plus récemment produire des œuvres vidéographiques et il est notamment reconnu pour ses boîtes-objets. Ses œuvres, tels des microcosmes, sont des mises en scène de références savantes et d’allusions historiques, composées de l’histoire personnelle de l’artiste et de l’histoire de l’art. Ses premières œuvres sont « hantées par l’histoire de l’art qu’il enseignait [8] ». Les références utilisées par Laframboise sont souvent confrontées à des objets du quotidien, toujours décontextualisés, modifiés, déplacés ils perdent leurs valeurs utilitaires.

Si l’artiste met de l’avant des questions sur la notion de temps, ses œuvres provoquent aussi chez le spectateur une réflexion sur l’espace, qu’il soit réel ou imaginaire. Il a repris, dans plusieurs séries, l’idée des capricci et des vedute [9]. Les photographies Veduta no8 et Veduta no9 montrent bien comment Laframboise reconstruit la ville de Venise sous des angles inédits. L’artiste a fabriqué cinq maquettes de palais, pour ensuite les assembler de différentes manières, pour que puissent se rencontrer des monuments « qui ne sont ni contemporains ni voisins [10] » afin de créer une nouvelle vue vénitienne. Il a dû déconstruire Venise pour en arriver à cet espace « improbable et impossible ». Laframboise désirait « avoir un rapport plus libre, plus rêveur [11] » face à la Sérénissime. Venise, ville trop souvent photographiée, étudiée, représentée, avait besoin d’être réinventée. Laframboise réussit à transformer un espace réel en un lieu imaginaire.

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Alain Laframboise, Veduta n°8, 1989, photographie couleur, 81,2x121cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Alain Laframboise (2016) Photo : Alain Laframboise (2016)
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Alain Laframboise, Veduta n°9, 1989, photographie couleur, 81,2x121cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Alain Laframboise (2016) Photo : Alain Laframboise (2016)

En 2015, le Centre d’exposition de l’Université de Montréal a présenté Alain Laframboise : le sens du quotidien, commissariée par Karl-Gilbert Murray. Plusieurs grandes institutions muséales possèdent des œuvres d’Alain Laframboise, dont le Musée national des beaux-arts du Québec et le Musée d’art contemporain de Montréal.

Blanchette-Lafrance Gabrielle (2016). “Les espaces irréels de Paul Béliveau, Sylvie Bouchard et Alain Laframboise”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/beliveau-bouchard-laframboise), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1Dans un entretien relaté par Dany Quine dans son texte L’œuvre du temps, Béliveau explique que ces « emprunts » sont pour lui naturels. Pour créer, il « s’imprègne » de ce qui l’entoure, il ne peut y échapper.
Cf. QUINE, Dany (1996). « L’œuvre du temps », Paul Béliveau - Textes, En ligne. Consulté le 26 janvier 2016.

[2En 2008, dans l’essai Paul Béliveau : Rencontre, Dany Quine réitère son idée déjà affirmée par le passé que l’artiste a un projet humaniste ; Béliveau montre dans ses œuvres « une image d’une humanité posant un regard sur elle-même, à travers et dans le temps ».
Cf. QUINE, Dany (2008). « Paul Béliveau : Rencontres », Paul Béliveau - Textes, En ligne. Consulté le 26 janvier 2016.

[3Béliveau affirme : « En somme, l’œuvre d’art nous permet de vivre une expérience sous des aspects différents parce qu’elle rend possibles, par la voie de l’imaginaire, certains rapprochements entre des informations souvent éloignées les unes des autres. »
Cf. QUINE, Dany (1996). « L’œuvre du temps », Paul Béliveau - Textes, En ligne. Consulté le 26 janvier 2016.

[4Michel Denée dans le catalogue pour l’exposition « Configuration en palissade » à la galerie Charles et Martin Gauthier à Québec explique qu’il ne s’agit pas seulement de reconquérir la peinture, Bouchard a dû s’attaquer à sa pratique personnelle, réapprivoiser les matériaux. Cette conquête picturale passe aussi par une réflexion sur la transition de l’abstraction vers la figuration, ce que Bouchard a exploré et intégré dans ses premières œuvres.
Cf. DENÉE, Michel (1994). « Configuration en palissade », Sylvie Bouchard, Québec, Qc : Galerie Charles et Martin Gauthier, p. 5-6.

[5Christine Dubois affirme que la représentation de la figure humaine dans l’œuvre de Sylvie Bouchard s’inscrit dans un désir de « concevoir la place du spectateur ». Bouchard crée ses œuvres en ayant le spectateur en tête et désire « mettre en scène cette problématique à travers une recherche principalement axée sur la place de la figure humaine dans l’œuvre ».
Cf. DUBOIS, Christine (2005). « L’architecture, la nature, la place du spectateur : l’œuvre de Sylvie Bouchard aux sources de la peinture », Pierre Landry, Sylvie Bouchard, Catalogue d’exposition, Musée d’art contemporain de Montréal, 7 octobre 2005 - 8 janvier 2006, Montréal, Qc : Musée d’art contemporain de Montréal, p. 27.

[6Ce labyrinthe imaginaire comporte huit étapes qui furent toutes exposées au Musée d’art contemporain de Montréal. L’Université de Montréal possède maintenant les étapes 2, 3, 4 et 6.

[7Martine Meilleur aborde l’idée que Bouchard propose des tableaux qui peuvent être visités. Elle ajoute : « Sylvie Bouchard suggère le tableau comme un lieu mais aussi comme un état de conscience. »
Cf. MEILLEUR, Martine (1992). « Reconnaissance et le dépaysement : Sylvie Bouchard », Parachute, n° 67, p. 4.

[8À l’hiver 2015, Alain Laframboise est venu s’exprimer dans le cadre d’un cours à l’Université de Montréal sur sa pratique artistique. Il a expliqué en détail la quasi obsession qu’il avait pour certaines œuvres qu’il enseignait et comment celles-ci ont eu une influence majeure sur sa démarche et sa pratique artistique.

[9Les capprici et les vedute consistent en des genres picturaux surtout pratiqués pendant la Renaissance italienne. Un capriccio est la représentation d’un paysage imaginaire à partir d’éléments déjà existants. Une veduta est la représentation d’un paysage.

[10Toujours lors de sa conférence à l’hiver 2015, Alain Laframboise a expliqué sa démarche artistique pour ses séries des Vedute et des Palazzi.

[11Ibid.

Contenus complémentaires : 2 contenus

  • Bibliographie de « Les espaces irréels de Paul Béliveau, Sylvie Bouchard et Alain Laframboise » par Gabrielle Blanchette-Lafrance.

  • Paul Béliveau : site de l’artiste.

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