L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

Pierre Blanchette, Denis Demers, Charles Gagnon, Marc Garneau

Approches de la peinture
  • Ariane Temkine

Pierre Blanchette (1953), Denis Demers (1948-1987), Charles Gagnon (1934-2003) et Marc Garneau (1956) représentent de manière différente la vitalité de la peinture québécoise. De formations et de parcours différents, au croisement d’influences diverses, chacun de ces artistes a accouché d’une œuvre originale et exigeante.

Pierre Blanchette, l’abstraction sidérée

Pierre Blanchette est un artiste québécois, né en 1953 à Trois-Rivières, qui vit et travaille à Montréal et Abercorn. Ses œuvres sont présentes dans des collections publiques (Musée national des beaux-arts du Québec, Musée des beaux-arts de Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal) et se caractérisent par ce que la critique Monique Brunet-Weiman nomme « abstraction synthétique [1] », à la confluence de l’abstraction géométrique, de l’abstraction lyrique et de l’action painting. L’influence des sciences physiques et naturelles ancre ses œuvres dans une abstraction onirique, les phénomènes naturels apparaissant au peintre comme autant de « mécaniques à rêver [2] ». Pierre Blanchette réalise ses tableaux, généralement de grandes dimensions, à l’acrylique, avec des couleurs lumineuses bien que souvent saturées, qui laissent sentir l’engagement corporel de l’artiste.

Dans les années 1970, Pierre Blanchette complète un cursus artistique à l’Université du Québec à Montréal. En 1994, il obtient la bourse pour le Studio du Québec à New York, où il conçoit la trilogie des Heures. Les références à l’environnement extérieur se font aussi plus sensibles dans sa peinture, notamment à travers la série des Street, puis des Heures, sans que l’on puisse pour autant parler de figuration... Intuition confirmée par la suite de son œuvre, puisque des cercles nimbés de bleu sont de plus en plus souvent présents dans son travail. Les teintes jaunes et orangées, les formes célestes caractérisent ses œuvres des années 2000.

La Peinture No 561, réalisée en 2005, est une œuvre tout à fait représentative de cette période dans la production de l’artiste. Un camaïeu de bleu domine le tableau, que cinq cercles de diamètre croissant traversent horizontalement. Bleu d’eau, parfois illuminés de taches orangées, ils se détachent du fond bleu sombre tacheté de noir. Les jeux formels sur la géographie de la toile, caractéristiques des premières œuvres de Pierre Blanchette, où bandes de peinture, polygones, étaient autant de motifs récurrents, se trouvent désormais mis en résonance avec des formes et des principes géophysiques. Dans ce tableau on retrouve ce même dialogue entre une abstraction géométrique et une tendance plus symbolique, l’alignement de cercles évoquant aussi le système solaire. Les cercles se prêtent à une contemplation méditative, le spectateur hésite entre la dilatation d’une même forme et la figuration de planètes. Les couleurs vibrantes disent aussi la joie de peindre, l’implication corporelle du peintre.

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Pierre Blanchette, Peinture No 561, 2005, acrylique sur toile, 150x150cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Pierre Blanchette (2016) Photo : Pierre Blanchette (2016)

En 2010-2011, l’artiste est simultanément lauréat de la Bourse de carrière Jean-Paul-Riopelle et de la bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec.

Denis Demers, hantise de la forme

Denis Demers est un artiste québécois, né en 1948 à Montréal et décédé prématurément en 1987, à l’âge de 39 ans. Si la peinture demeure son médium privilégié, il est à l’occasion peintre et dessinateur. Malgré sa courte carrière, il laisse un nombre d’œuvres importantes derrière lui. Il fait d’abord ses classes à l’Université du Québec à Montréal, puis part étudier quelque temps à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. De retour à Montréal il complète sa formation à l’Université Concordia.

Au début de sa carrière, ses œuvres sont résolument abstraites. Mais, à 26 ans son voyage à Marrakech, qu’il qualifie volontiers de « seconde naissance », met en crise son attachement aux préceptes artistiques euro-américains. Denis Demers va alors s’attacher à intégrer dans son travail des éléments de la culture marocaine. Une œuvre comme Moussem des fiançailles (1980) témoigne de cette mutation de sa peinture. Elle représente le rituel des fiançailles selon la loi coranique d’une manière symbolique. La contrainte de représenter une réalité extra-picturale, ici un aspect de la culture marocaine, ébranle la doxa moderniste qui préconise une œuvre autoréférentielle. L’interculturalité, la subjectivité du spectateur, la mémoire des lieux sont dès lors des thèmes prépondérants dans l’œuvre de Demers. En 1981, il réalise Lieux et couleurs où le jeu sur la transparence des matières interroge directement le désir de voir du spectateur, sa pulsion scopique. Puis en 1983 il travaille à une série de dessin, De courts moments, où il intègre des fragments de ses dessins antérieurs.

Cet ensemble annonce une des réalisations majeures de l’artiste, la série Corpus Naos, créée en 1984. Le rose clair qui recouvre la surface est nervuré de différentes teintes, plus ou moins foncées. On distingue des esquisses au crayon de colonnes, de portiques, d’éléments architecturaux. Légèrement décentré sur la droite, sont collés un rectangle de bois, et des languettes qui forment un portique, une colonne... Denis Demers poursuit ici son exploration de l’hybridation entre peinture et éléments architecturaux, en mêlant différentes techniques pour ébaucher une véritable architecture picturale. Carnet de croquis, maquettes, toiles, différents supports sont évoquées ici pour faire affleurer le souvenir d’un lieu. Les environs de Marrakech hantent toujours sa peinture. Le travail minutieux de superposition des couleurs semble aussi évoquer la stratification de la mémoire. L’œuvre est un palimpseste de sensations et d’émotions, dont l’incarnat rose relève la sensualité. Le portique ou la colonne au centre du tableau ouvrent sur une perspective aveugle et n’ont pas d’autres issues que l’acte de peindre lui-même.

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Denis Demers (1948-1987), Corpus Naos, 1984, techniques mixtes sur papier, 158x127,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Succession Denis Demers (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

À sa mort, la Galerie d’art Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia organise une rétrospective comportant vingt-quatre de ses œuvres les plus importantes.

Charles Gagnon, du cadre en peinture

Charles Gagnon (Montréal 1934 - Montréal 2003) est un artiste québécois pluridisciplinaire qui a travaillé avec divers médiums : peinture, photographie et cinéma, sérigraphie, sculpture, construction sonore... Son œuvre, éclectique, dégage pourtant une grande cohérence intellectuelle et formelle. La question de l’espace, prédominante dans son œuvre, Charles Gagnon l’a déclinée à travers deux stratégies : la juxtaposition des médias, ou l’abstraction picturale monochrome [3]. Durant quarante ans sa pratique a durablement marqué la modernité artistique, ainsi que l’art contemporain québécois.

À 21 ans, Charles Gagnon part étudier à New York, où il fréquente la Parsons School, l’Université de New York, ainsi que l’Art Students League. L’ébullition artistique de la scène new-yorkaise à la fin des années 1950, l’expressionnisme abstrait, l’œuvre de John Cage ont une influence majeure sur sa pratique. Il délaisse bien vite la figuration (il a peint quelques paysages) pour embrasser une abstraction géométrique, qui se modulera au cours du temps. De New York il expose aussi des œuvres à Montréal, et lorsqu’il y revient en 1960, il est précédé de sa réputation. En plus de sa pratique personnelle, il exerce aussi comme enseignant à l’Université Concordia (1967-1975), puis à l’Université d’Ottawa (1975-1996).

En 1962, Charles Gagnon réalise sa première boîte-construction, La Fenêtre-The Window. À partir de ce moment, il s’engage dans une démarche résolument expérimentale, axée sur l’ambiguïté spatiale. Entre 1966 et 1970, il aborde le cinéma expérimental et réalise trois films, en 16 mm : Le huitième jour (présenté au pavillon Chrétien d’Expo’67), Le son d’un espace et Pierre Mercure.

Dans sa pratique picturale il traverse des années de grande créativité, les « tableaux blancs » (entre 1967-1969), puis les Marqueurs (1973-1974), les Splitscreen, en passant par les Cassations et les Inquisitions (1976-1983). En 1978, le Musée des beaux-arts de Montréal lui dédie sa première grande exposition individuelle.

Quelles sont les ...#2 est le second tableau d’une série d’œuvres de petites dimensions réalisée par Charles Gagnon en 1981. Dans le prolongement des Cassations et des Inquisitions, la surface est divisée par un rectangle qui dédouble ou recadre le tableau, et prolonge la réflexion entamée dès la Fenêtre sur le découpage de l’espace. Les couleurs sont appliquées par couches épaisses dans des directions différentes, avec la même « manière gestuelle [4] » qui caractérise le travail de Gagnon à cette époque. Mais dans la série Quelles sont les..., la peinture investit aussi le cadre de la surface, selon la manière all-over inspirée de l’expressionnisme abstrait américain. Une règle de bois est fixée sous le châssis inférieur de l’œuvre. Dans Quelles sont les..., la peinture est projetée sur une multitude de plans, elle multiple les champs mais aussi les ruptures. Les couleurs bleutées rapprochent cette virtuose variation abstraite sur la fonction et les limites du cadre, la découpe du regard, d’un espace concret pour le spectateur : la fenêtre. Les couleurs évoquent un ciel nuageux, le cadre volumineux souligné par la réglette en bois reproduit l’épaisseur de la fenêtre, l’effet-seuil. Ainsi cette œuvre démantèle aussi le travail « dynamique [5] » du peintre, qui amène le spectateur à regarder au-delà de ce qu’il voit.

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Charles Gagnon (1934-2003), Quelles sont les … #2, 1981, matériaux mixtes (acrylique, panneau, bois, règle), 28x33,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Succession Charles Gagnon (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

En 2001, le Musée d’art contemporain de Montréal lui consacre une rétrospective. Charles Gagnon est lauréat du prix Paul-Émile Borduas en 1995 et il obtient la Bourse carrière Jean-Paul Riopelle en 2003. L’Université de Montréal lui a aussi décerné un doctorat honoris causa.

Marc Garneau, l’épaisseur de la peinture

Marc Garneau, né en 1956 à Thetford-Mines est un artiste peintre, graveur et dessinateur qui vit et travaille à Montréal. En 1984, il obtient son diplôme de l’Université Concordia.

Dès le début de sa carrière dans les années 1980, alors que la figuration fait un retour éclatant, Marc Garneau s’éloigne des courants artistiques en vogue pour chercher son inspiration dans des mouvements du passé, l’automatisme québécois, l’expressionnisme abstrait new-yorkais, et amorce une œuvre abstraite, aux accents expressionnistes. L’accumulation et la stratification de la matière, le jeu sur la transparence, la temporalité diffuse tendue vers un devenir, témoignent d’une peinture introspective.

Ses œuvres sont des espaces ouverts à « l’expérimentation [6] » et l’on y retrouve des morceaux de toile découpés et collés, des bouts de bois ou de métal. Les repentirs, les tableaux inachevés et retaillés, ont souvent leur place dans cette œuvre organique. Ni abstraite, ni figurative, son œuvre comporte une dimension symbolique, tout en ménageant une grande part à l’irruption du réel (à travers l’utilisation d’objets trouvés), composant une poétique du fragment pour une « concrétude exacerbée [7] ». À partir des années 2010, les couleurs sombres, souterraines, commencent à s’éclaircir pour laisser place à des teintes de vert et de bleu. Il collabore également avec son ami, l’artiste Pierre Charrier, pour développer des photos directement sur bois, dans une technique mixte, sorte de « peinture-gravure ».

Cette œuvre nouvellement acquise, Sans titre, réalisée en 1986, date des débuts de la carrière de l’artiste, l’époque de ses premières Élégie. Sur la surface de papier de petites dimensions, on distingue une tache noire, cernée de bleue et baignant dans un fond blanc. La couleur blanche, comme un halo de lumière cernant l’ovoïde noir, donne une dimension onirique à cette composition abstraite. Le contraste entre ces deux couleurs est adouci par la teinte bleue.

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Marc Garneau, Sans titre, 1986, techniques mixtes sur papier, 38x28cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Marc Garneau (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

En 1997, Marc Garneau est récipiendaire du Grand Prix de la Biennale du dessin, de l’estampe et du papier-matière du Québec. Ses œuvres sont collectionnées entre autres par le Musée d’art contemporain de Montréal, le Musée des beaux-arts du Québec, le Musée du Bas Saint-Laurent, la Winnipeg Art Gallery et la Banque d’Art du Canada. En 2015, son travail a fait l’objet d’une rétrospective très complète au Centre d’art 1700 La Poste.

Temkine Ariane (2016). “Pierre Blanchette, Denis Demers, Charles Gagnon, Marc Garneau : approches de la peinture”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/blanchette-demers-gagnon-garneau), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1BRUNET-WEINMANN, Monique (1990). « Pierre Blanchette : l’abstraction synthétique », Vie des Arts, vol. 35, n° 140, p. 40-44.

[2BLANCHETTE, Pierre [s.d.] Pierre BlanchetteEn ligne. Consulté le 20 janvier 2016.

[3MUTELY, Catherine (2000-2001). « Rétrospective Charles Gagnon : les paysages invisibles », Vie des Arts, vol. 44, n° 181, p. 25-27.

[4GODMER, Gilles, Olivier ASSELIN et Louis GOYETTE (2001). Charles Gagnon. Catalogue d’exposition, Musée d’art contemporain de Montréal, 8 février - 29 avril 2001, Montréal, Qc : Musée d’art contemporain de Montréal.

[5GODMER, Gilles, Olivier ASSELIN et Louis GOYETTE (2001). « Art et attitude » in Charles Gagnon. Catalogue d’exposition, Musée d’art contemporain de Montréal, 8 février - 29 avril 2001, Montréal, Qc : Musée d’art contemporain de Montréal.

[6LUSSIER, Réal (1900). « Préface », GARNEAU, Au delà du nommable, Galerie Madeleine Lacerte, Galerie Trois Points, 1990, Montréal.

[7MAYRAND, Céline (2009). « Un voyage dans l’image : Seconds soubresauts de Marc Garneau », Spirale, n° 227, p. 7-8.

Contenus complémentaires : 2 contenus

  • Bibliographie de « Pierre Blanchette, Denis Demers, Charles Gagnon, Marc Garneau : approches de la peinture » par Ariane Temkine.

  • Pierre Blanchette : site de l’artiste.

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