L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

Daudelin, Dumouchel, Gaucher

Le développement artistique dans les années 1960
  • Anne-Philippe Beaulieu

Charles Daudelin, Albert Dumouchel et Yves Gaucher sont trois figures importantes des années 1960. De manière indépendante, ils ont contribué au développement de la modernité artistique au Québec, ainsi qu’à l’expansion de certains domaines qui leur sont spécifiques tels que la gravure, la peinture, la sculpture et l’art public.

Dans le milieu de l’art québécois, la gravure se développe sous l’influence d’Albert Dumouchel, considéré comme le père fondateur de l’estampe au Québec. Grâce à sa pédagogie active au sein de l’enseignement des arts graphiques, il permet la naissance d’un milieu propice à l’affirmation de l’expression qui provoque un essor magistral de la discipline dans les années 1960. Durant sa longue carrière professorale, Daudelin demeure toujours fidèle aux valeurs d’indépendance et de liberté artistique prônées par Prisme d’Yeux. Rapidement, les classes du mythique personnage voient naître une génération de jeunes graveurs désirant éclater les cadres et les limites de la discipline. Avec eux se développe un nouveau statut d’artiste-graveur renversant celui du graveur-artisan. Yves Gaucher fait partie de ces jeunes élèves désireux d’atteindre une nouvelle autonomie de la discipline. Tout au long de sa carrière, il cherche à posséder le vocabulaire particulier qui compose le langage pictural ainsi qu’à connaître et comprendre les éléments visuels et plastiques qui le composent. Exploitant les spécificités des outils du graveur, il élabore un éventail varié de nouvelles possibilités en gravure développant ainsi la discipline au sein du milieu artistique québécois. Pour sa part, Charles Daudelin mène un combat idéologique de toute autre envergure. Bien que la Politique d’intégration des arts à l’architecture [1] du gouvernement québécois soit votée en 1961, Daudelin et plusieurs de ses confrères travaillent activement à l’amélioration du statut de l’artiste avant que cette politique devienne une loi. Ils animent entre autres les revendications autour de la promotion d’un art public redéfinissant du même coup les conceptions d’espace d’exposition et de réception. Ils nourrissent l’idée que leurs interventions artistiques comportent un engagement direct de leur part dans la société. Durant toute sa carrière, Daudelin contribue à rendre accessible l’art qui n’appartenait autrefois qu’au domaine muséal.

Charles Daudelin

Charles Daudelin nait en 1920 à Granby et meurt en 2001 à Kirkland. À l’automne 1939, il déménage à Montréal et débute ses études artistiques. Sous les encouragements de Paul-Émile Borduas, il intègre l’École du Meuble au sein de laquelle il découvre l’abstraction et fait ses premières expériences de l’automatiste par l’écriture gestuelle spontanée. Durant les années 1940, Charles Daudelin lance sa carrière d’artiste. Il obtient trois expositions individuelles et se rend à New York où il fait la rencontre décisive de Fernand Léger qui le marque à jamais. De retour dans la métropole montréalaise, il participe à de nombreuses expositions de groupe incluant celle de la Société d’art contemporain dont il est élu membre. En 1946, il entame ses études à l’École des Beaux-arts de Paris, où il fréquente l’atelier de sculpture de Montparnasse que tient Fernand Léger et fait la rencontre du cubiste Henri Laurens.

Au tournant des années 1960, Daudelin est l’un des premiers artistes québécois à être entre autres sollicité pour travailler à des projets collectifs en collaboration avec des architectes. Des interventions qui le mènent à participer à des réalisations publiques d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement. Il exécute entre autres des sculptures cinétiques, des murales, des fontaines, des bassins d’eau, ainsi que diverses pièces architecturales. Il est appelé de même à la conception de mobiliers religieux et de pièces d’orfèvrerie. Ces réalisations les plus majeures sont sans doute l’Embâcle (1984) de la Place du Québec à Paris, le Polypède de l’Exposition 67 et le retable de la chapelle du Sacré-Cœur de l’église Notre-Dame de Montréal (1982).

Parallèlement au combat idéologique qu’il mène durant cette période, Daudelin tente différentes expérimentations de structures architecturales, dans lesquelles il joue entre le caractère expressionniste de la matière (le bronze) et la conception architecturale de l’objet en créant des formes qui s’organisent autour du vide, lui-même devenu un élément réel dans la conception. Le bronze Sans titre daté de 1962 fait partie de cette phase de redéfinition du rapport entre les gestes du sculpteur et la matière.

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Charles Daudelin (1920-2001), Sans titre, 1962, bronze no 8/10, 17x15x5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Anne-Marie Boucher et Monsieur Michel Lortie © Succession Charles Daudelin / SODRAC (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Dans une idée d’objet-habitacle, Daudelin édifie ses structures et l’unité de ses compositions sur des bases dualistes qui renferment un équilibre des forces contraires. Ce sont des abstractions organiques qui rappellent l’idée d’une maison miniature [2]. Dans les années 1970, les formes de ses habitacles se géométrisent et leur matière n’est plus traitée de manière expressionniste ; elle se module plutôt pour présenter des surfaces lisses et reluisantes. À la fin des années 1980, l’artiste réintègre parfois des références figuratives dans ses sculptures, comme on peut le constater avec l’œuvre intitulée Femme assisse, datée de 1989.

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Charles Daudelin (1920-2001), Femme assise, 1989, bronze no 6/10, 16x12,5x9,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Anne-Marie Boucher et Monsieur Michel Lortie © Succession Charles Daudelin / SODRAC (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Yves Gaucher

Yves Gaucher nait le 3 janvier 1934 et meurt le 8 septembre 2000 à Montréal. En 1954, il montre ses travaux à Arthur Lismer qui l’encourage à entreprendre des études sérieuses en arts. Durant cette même période, il organise des séances de jazz à la Galerie L’Actuelle dirigée par Guido Molinari. En 1957, il rencontre le célèbre graveur Albert Dumouchel et produit sa première exposition à la Galerie L’Échange de Montréal. En 1960, il fonde et préside l’Association des peintres-graveurs de Montréal.

En 1962, Gaucher reçoit une bourse du Conseil des Arts du Canada qui lui permet d’effectuer son premier voyage en Europe. Lors de son séjour parisien, il découvre l’œuvre du musicien autrichien Anton Webern, laquelle le transforme à jamais. L’œuvre présentée dans cette exposition, Aji, réalisée en 1963, est produite pendant cette époque d’exploration. Comme dans les productions qui lui sont antérieures, Aji présente des formes rondes, souples et organiques, mais qui dorénavant prennent plus d’indépendance les unes par rapport aux autres. Flottantes, elles sont devenues des entités solitaires qui, selon l’artiste, jouent une fonction rythmique [3]. Gaucher intègre dans cette œuvre ses nouvelles découvertes telles que les reliefs en creux, la coloration multiple des formes et l’introduction de la ligne droite. Dans Aji, il crée des liens entre les éléments de l’œuvre et le papier, lui-même une surface active qui a son rôle à jouer. L’année 1963 est une étape charnière pour l’artiste qui débute sa carrière internationale avec En hommage à Webern, une série de gravures en creux et en relief dans lesquelles il tente de transposer le langage musical en langage pictural. C’est une nouvelle période pleine de mysticisme ; les œuvres s’épurent, la ligne droite apparaît officiellement, les formes se synthétisent et les éléments autrefois organiques se géométrisent. En 1965, Yves Gaucher se remet à la peinture. Il aborde les phénomènes physiologiques qui forment notre compréhension de l’espace et du temps en créant des expériences de perception à travers des tableaux-situations dans lesquels il appelle à la participation subjective du public. Ses œuvres deviennent alors des espaces impalpables qui n’existent que visuellement et qui donnent à comprendre par quels moyens matériels tangibles ils ont prit vie. De 1969 à 1975, Gaucher démontre de nouveaux rythmes visuels donnant naissance à de grandes plages de couleurs sans matière où apparaissent des formes géométriques. Bien qu’on puisse attribuer son style au Hard-Edge, au Suprématisme et à l’Art minimal, Yves Gaucher n’est d’aucune école et d’aucun mouvement. Durant toute sa carrière, sa démarche lui est personnelle et unique : développer les spécificités des techniques qu’il aborde dans leurs plus infimes variations et ce, dans la recherche d’un sentiment vécu.

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Yves Gaucher (1934-2000), Aji, 1963, E/A 5, eau-forte en couleurs, cuivre martelé et linoléum sur papiers German Copperlate laminés, 108x76cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Louise Martel © Succession Yves Gaucher / SODRAC (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Albert Dumouchel

Albert Dumouchel nait en 1916 à Salaberry-de-Valleyfield et meurt en 1971 à Saint-Antoine-sur-Richelieu. En 1942, il devient professeur à l’Institut des Arts graphiques de Montréal. Il y est maître et formateur pour une jeune génération d’artistes en devenir. Ses initiatives le mènent, lui et son confrère Arthur Gladu, à lancer la publication des cahiers Les Ateliers d’arts graphiques. En 1960, il prend la direction de l’atelier de gravure de l’École des Beaux-arts de Montréal. Son arrivée dans la nouvelle institution marque un tournant dans l’histoire de la gravure au Québec. Plusieurs élèves se mettent à fréquenter sa classe, pour son caractère nouveau et sa grande liberté d’apprentissage dont Yves Gaucher, Serge Tousignant, Tobie Steinhouse et Richard Lacroix.

Sa démarche artistique est basée sur les spécificités de la gravure, afin d’atteindre les qualités plastiques qui peuvent offrir une autonomie toute nouvelle à la discipline. Dans les années 1930-1940, l’artiste expérimente une quantité impressionnante de matériaux et de techniques. À partir de 1950, il participe à des regroupements surréalistes montréalais et signe en 1948 le manifeste Prisme d’Yeux avec Jacques de Tonnancour, Léon Bellefleur et Alfred Pellan. La même année, un voyage aux États-Unis lui fait découvrir l’œuvre de Paul Klee qui le marque à jamais. Il devient alors membre du mouvement international et révolutionnaire COBRA. En 1956, il reçoit une bourse de l’UNESCO et se rend à Paris où il fréquente les grands ateliers parisiens (Lacourière, Desjobert, Leblanc) et parfait ses techniques de graveur. À son retour, ses œuvres s’épurent et les compositions se font plus structurées. Les motifs se dépouillent, les couleurs se purifient et apparaissent alors des œuvres plus abstraites, parfois même monochromes.

Dans les années 1960, appuyé par l’apport du Nouveau Réalisme européen et du Pop Art américain, Dumouchel réaffirme son usage de la figuration. En 1965, il produit 36 lithographies dans lesquelles il aborde l’histoire folklorique du Québec ainsi que ses propres souvenirs d’enfance qu’il puisse dans un album de famille. Certains personnages historiques et bibliques sont aussi sujets à inspiration. La lithographie intitulée Les jaloux au Sacre de l’impératrice Théodora correspond à un thème païen issu de l’histoire byzantine moyenâgeuse. Théodora, femme de Justinien 1er devient régente de Byzance de l’an 527 à 548 s’impliquant dans la vie politique de l’Empire. Mis à part un portrait d’elle sur une des mosaïques de la Basilique Saint-Vital de Ravenne, l’historien Procope de Césarée est le seul à avoir laissé trace du personnage de l’impératrice. Il la décrit dans Histoire secrète comme une femme cruelle, austère, sadique et débauchée. Dumouchel crée pour sa part, une composition simplifiée de l’histoire avec une version épurée et schématisée des personnages.

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Albert Dumouchel (1916-1971), Les jaloux au Sacre de l’impératrice Théodora, 1965, lithographie, 12/15, 61x45,7cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Succession Albert Dumouchel (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Beaulieu Anne-Philippe (2016). “Daudelin, Dumouchel, Gaucher : le développement artistique dans les années 1960”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/daudelin-dumouchel-gaucher), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1« Le Québec a en effet adopté en 1961 une mesure gouvernementale consistant à allouer environ 1 % du budget de construction d’un bâtiment, ou d’aménagement d’un site public, à la réalisation d’œuvres d’art précisément conçues pour ceux-ci. » (Politique d’intégration des arts à l’architecture).

[2PORTER, John R. (1997). Daudelin. Catalogue d’exposition, Musée du Québec, 24 septembre 1997 - 15 février 1998, Québec, Qc : Musée du Québec.

[3ROBERGE, Gaston (1996). Autour de Yves Gaucher, Québec, Qc : Éditions du Loup de gouttière.

Contenus complémentaires : 2 contenus

  • Bibliographie de « Daudelin, Dumouchel, Gaucher : le développement artistique dans les années 1960 » par Anne-Philippe Beaulieu.

  • Charles Daudelin : site de l’artiste.

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