L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

De Tonnancour, Cosgrove, Krausz

Autour de l’Université de Montréal
  • Mireille Bélanger

Au cours des années 2014 et 2015, le Centre d’exposition de l’Université de Montréal reçoit en don deux œuvres de Jacques de Tonnancour, soit un tableau de 1944 qui immortalise l’Université de Montréal et un dessin, Portrait de Jules Bazin (1939) en plus d’un dessin de Stanley Cosgrove, intitulé Portrait de Geneviève Bazin (1973). Ces deux membres de la famille Bazin sont rattachés à l’histoire de l’Université de Montréal. Deux autres dons sont aussi en lien avec l’institution : les œuvres Veduta no5 (1996) et Vue de Tolède (1990) de l’artiste Peter Krausz, professeur titulaire au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques.

Jacques de Tonnancour, un artiste polyvalent

Jacques de Tonnancour (1917-2005) est né à Montréal. À l’âge de vingt ans, il entreprend des études à l’École des beaux-arts de Montréal. C’est pendant cette période qu’il réalise le dessin intitulé Portrait de Jules Bazin [1] (1939), une œuvre qui respecte les normes académiques de cette époque. Elle témoigne aussi du lien qui existe déjà à ce moment entre le portraituré et l’artiste, car il est connu qu’ils entretiendront une relation amicale. Jules Bazin (1905-1995) partageait alors son temps entre ses fonctions de professeur d’histoire de l’art et de bibliothécaire à l’École des beaux-arts de Montréal (entre 1936 et 1944). Ensuite, Bazin enseignera à l’Université de Montréal en histoire de l’art à l’Institut d’études médiévales (aujourd’hui le Centre d’études médiévales) de 1944 à 1958, puis à l’École d’architecture de 1951 à 1961. Jules Bazin est reconnu pour son engagement dans le domaine des arts et de la culture, par son enseignement à l’université, mais aussi pour son implication dans deux autres institutions : la fondation de la Société de la Vie des Arts (qui a créé la revue éponyme) et la bibliothèque de la Ville de Montréal.

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Jacques de Tonnancour (1917-2005), Portrait de Jules Bazin, 1939, mine de plomb sur papier, 27.3x19.26cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Succession Jacques de Tonnancour / SODRAC (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Jacques de Tonnancour restera trois ans à l’École des beaux-arts de Montréal et en 1942, il présente sa première exposition à la Dominion Gallery à Montréal. En 1944, de Tonnancour réalise une belle pochade intitulée Université de Montréal, où en arrière-plan on peut percevoir le pavillon Roger-Gaudry [2]. Cette œuvre marque le début de ce que sera sa démarche artistique. On trouve au verso de la toile un sceau en portugais et le Centre d’exposition de l’Université de Montréal avance l’hypothèse de la présence de l’œuvre dans une exposition à Rio de Janeiro au moment même où l’artiste serait présent. En effet, Jacques de Tonnancour reçoit en 1945 une subvention du gouvernement brésilien et va alors travailler à Rio de Janeiro pour seize mois, période durant laquelle il participe à une exposition.

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Jacques de Tonnancour (1917-2005), Université de Montréal, 1944, huile sur toile, 35,56x50,8cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de la famille de Tonnancour © Succession Jacques de Tonnancour / SODRAC (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Jacques de Tonnancour était surtout connu pour ses paysages, mais sa carrière artistique prend alors un nouveau tournant. En effet, il se concentre davantage sur le genre des natures mortes jusqu’au milieu des années 1950, puis renoue avec le genre des paysages et délaisse ensuite l’esthétique figurative pour de nouvelles approches picturales en développant la technique du squeegee [3]. En 1948, il est un des signataires du manifeste Prisme d’Yeux. À partir des années 1950, les mouvements artistiques se bousculent les uns après les autres et de Tonnancour explore avec brio l’abstraction, en expérimentant par le collage et la technique mixte, les formes géométriques, le hard-edge, en utilisant divers matériaux.

En 1981, il utilise la photographie, avec des représentations d’insectes provenant de différents pays. Parmi les distinctions attribuées à Jacques de Tonnancour, mentionnons les doctorats honorifiques reçus de l’Université Concordia et de l’Université McGill, le titre d’Officier de l’Ordre du Canada (1979) et le titre de l’Ordre du Québec (1993). Il est décédé le 13 janvier 2005. On peut voir ses œuvres d’art public à Montréal, sur l’île Sainte-Hélène, à la station de métro Place Saint-Henri ou encore sur le campus de l’Université de Montréal [4].

Stanley Cosgrove. Entre figuration et abstraction

Stanley Cosgrove est né à Montréal en 1911. Il fait son apprentissage artistique à l’École des beaux-arts de Montréal entre 1929 et 1935. Par la suite, il devient, pendant son séjour au Mexique, l’apprenti de l’artiste José Clemente Orozco qui lui enseigne les rudiments de la technique de la fresque, ce qui transparaît dans les œuvres de Cosgrove à partir du milieu des années 1940, par « l´application de minces couches sèches de peinture, l´attention à la forme et à la composition, et l’emploi de couleurs subtiles [5] ». Outre cette expérience en tant qu’apprenti, l’artiste étudie à l’Academia de San Carlos jusqu’en 1943. À son retour au Canada, son temps est divisé entre sa production artistique et son poste comme enseignant à l’École des beaux-arts de Montréal. Il est également un membre actif du Groupe des Peintres canadiens et il voyage également en France à la suite de l’obtention d’une bourse, jusqu’en 1958. Après cette date, Cosgrove se consacre uniquement à la création d’œuvres et à ses expositions. Stanley Cosgrove est décédé en 2002, laissant derrière lui un remarquable héritage artistique.

Les trois genres qu’il privilégie sont le paysage, le portrait et la nature. Son œuvre intitulée Portrait de Geneviève Bazin (1973), qu’il lui dédicace, se présente comme un dessin où seuls les contours du visage sont esquissés dans un style représentatif de la touche picturale de l’artiste. Jules Bazin, dans la monographie qu’il rédige sur l’artiste écrit :

sa facture [...] se caractérise par la sobriété et l’équilibre de la composition, un dessin qui rend la forme d’un seul trait [6].

Geneviève Bazin est la fille de Jules Bazin et ce dernier a su lui transmettre l’importance de l’art et de la culture. Pendant près de 25 ans, Madame Bazin dirige la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales (BLRCS) située dans le pavillon Samuel-Bronfman. Elle y développe les collections en accordant une grande attention aux corpus documentaires touchant à l’histoire de l’art et à l’édition d’art. Elle élève la BLRCS au rang de bibliothèque de recherche tout en aménageant les lieux avec le cachet que nous leur connaissons aujourd’hui [7]. Madame Bazin a toujours fait figure de philanthrope et ses dons se retrouvent dans de prestigieuses institutions comme l’Université de Montréal (tant au Centre d’exposition qu’à la BLRCS), au Musée national des beaux-arts du Québec et au Musée des beaux-arts de Montréal.

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Stanley Cosgrove (1911-2002), Portrait de Geneviève Bazin, 1973, fusain sur papier, 31.75x24.75cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Succession Stanley Cosgrove (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Peter Krausz. Redéfinition du paysage

Peter Krausz est né en 1946 en Roumanie. Entre 1964 et 1969, il fait des études à l’École des beaux-arts de Bucarest, puis il immigre à Montréal en 1970. Krausz reçoit plusieurs prix au cours de sa carrière, dont des bourses décernées par le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des arts et des lettres du Québec.

Le travail de Krausz se distingue par sa facture figurative propre en renouant avec les genres traditionnels du paysage et du portrait. Il emploie divers médiums dont le principal est la peinture, mais aussi le dessin ou la photographie (et, en début de carrière, l’installation). Toutefois, Krausz reste ancré dans notre époque par une touche subtile et émouvante qui émane de ses tableaux témoignant des préoccupations sociopolitiques et historiques qui l’habitent et qui ressurgissent aujourd’hui sur la scène géopolitique. Ainsi, c’est par « son travail de créateur [qu’il] dénonce les abus, l’assujettissement et la souffrance découlant du totalitarisme [8] ».

Les deux paysages Veduta no5 et Vue de Tolède sont représentatifs de son travail artistique. Le tableau Veduta no5 n’est pas peint en entier, offrant ainsi au regard une parcelle du paysage que Krausz a capturé pour donner « une impression d’échantillons de sites [9] ». Ce paysage pourrait s’apparenter à celui de n’importe quel pays. Cette part de fiction dans les tableaux de Krausz invite le spectateur à puiser dans ses propres références mémorielles.

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Peter Krausz, Veduta no5, 1996, pigment sur papier, 44,5x33cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Peter Krausz (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

L’œuvre Vue de Tolède provient d’une série qu’il a peinte à la suite d’un voyage en Espagne et renvoie par son titre à une région géographique précise. Les paysages d’Espagne l’ont beaucoup inspiré et l’œuvre fait aussi référence au peintre Le Greco et à ses paysages, comme Vue de Tolède, peint en 1610 [10].

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Peter Krausz, Vue de Tolède, 1990, huile sur toile, 24,5x85,7cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Peter Krausz (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Peter Krausz a présenté plus d’une quarantaine d’expositions individuelles et a participé à un nombre important d’expositions collectives au Canada, aux États-Unis et en Europe. Ses œuvres se retrouvent également dans une soixantaine de collections publiques.

Bélanger Mireille (2016). “De Tonnancour, Cosgrove, Krausz : autour de l’Université de Montréal”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/de-tonnancour-cosgrove-krausz), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1Ce dessin est fait alors que de Tonnancour n’est pas encore reconnu par ses pairs, mais l’intérêt de l’œuvre, aujourd’hui, réside dans la rareté des œuvres de l’artiste de cette époque.

[2Ce pavillon, dont les plans ont été réalisés par l’architecte et ingénieur Ernest Cormier, se fera en deux étapes soit entre 1928-1931 et 1941-1942.

[3La technique du squeegee se développe en 1959 et consiste à appliquer de la peinture à l’aide d’un squeegee. De Tonnancour a utilisé cet objet inhabituel, entre autres, pour faire le fond de ses toiles de paysage.

[4L’Université de Montréal possède en effet trois œuvres murales dites Composition géométrique et une quatrième nommé Triptyque ainsi qu’une sculpture, La justice, toutes les cinq datées de 1968.

[5MUSÉE DES BEAUX-ARTS DU CANADA (2016). « Jacques de Tonnancour, 1917-2005 », Collections, Artistes de A à Z, En ligne. Consulté le 20 janvier 2016.

[6BAZIN, Jules (1980). Cosgrove, La Prairie, Qc : M. Broquet, Coll. « Signatures », p. 12.

[7Informations recueillies à la BLRCS le 10 février 2016.

[8FORTIN, Jocelyne (2003). Le paysage selon Peter Krausz. Catalogue d’exposition, Musée régional de Rimouski, 29 janvier - 13 mars 2003, Rimouski, Qc : Musée régional de Rimouski, p. 10.

[9FORTIN, Jocelyne (2003). Le paysage selon Peter Krausz. Catalogue d’exposition, Musée régional de Rimouski, 29 janvier - 13 mars 2003, Rimouski, Qc : Musée régional de Rimouski, p. 20.

[10Le cadre de l’œuvre de Krausz est également fabriqué par l’artiste et est enduit de goudron. L’emploi de cette matière faisait partie de sa démarche artistique de cette époque. (Entretien téléphonique avec Peter Krausz, le 10 février 2016).

Contenus complémentaires : 4 contenus

  • Bibliographie de « De Tonnancour, Cosgrove, Krausz : autour de l’Université de Montréal » par Mireille Bélanger.

  • Un second souffle pour une œuvre de Jacques de Tonnancour.

    Reportage sur la restauration de l’œuvre Composition géométrique (1968) de Jacques de Tonnancour installée devant le Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal.

  • Peter Krausz, un artiste sans frontières.

    Entretien vidéo sur la démarche artistique de l’artiste Peter Krausz.

  • Peter Krausz : site de l’artiste.

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