L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

Jean-Paul Riopelle, Roland Giguère et Tobie Steinhouse

Trois peintres graveurs
  • Ana Maria Caloian

Jean-Paul Riopelle, la figure mythique, Roland Giguère, l’artiste et poète, ainsi que Tobie Steinhouse, la peintre de la lumière, sont des grands noms de l’histoire de l’art du Québec.

Jean-Paul Riopelle : la figure mythique

Jean-Paul Riopelle (1923-2002) est un peintre, graveur et sculpteur québécois et notamment le premier artiste canadien, après James Wilson Morrice, à rayonner sur la scène internationale. Riopelle fait des études à l’École de beaux-arts de Montréal, puis à l’École du Meuble auprès de Paul-Émile Borduas.

Riopelle participe aux expositions du Groupe des automatistes et il est un des signataires du manifeste le Refus Global en 1948, peu avant de s’installer à Paris. Dès 1953 l’artiste crée un style de peinture, devenu célèbre, dans lequel les coups du couteau « tracent des bandes nettes dans la couleur projetée à travers la toile [...]. Les traces du couteau sont raides et volumineuses et confèrent ainsi à l’œuvre totale une certaine solidité [1] ».

De larges espaces blancs apparaissent ensuite dans ses tableaux et ses lithographies [2] des années 1967-1968. Les lithographies 185 AV (1980) et Affiche no. 120 (1970) sont très intéressantes à cet égard. Au cours des années 1960-1970, l’artiste utilise des procédés d’impression traditionnels, dont l’estampe, l’eau-forte et la lithographie, tout en se gardant quelques libertés techniques et en s’assurant d’en renouveler les effets. Selon l’historienne de l’art Louise Vigneault, il fait le métissage de techniques qui sont en continuité avec ses affinités surréalistes et qui peuvent également se rattacher aux traditions du Pop art et de l’art de récupération [3] :

il récupère par exemple des chutes, des tirages imparfaits de lithographies qu’il découpe et colle afin de réaliser des assemblages [4].

L’image du hibou est importante pour Riopelle et l’œuvre Hibou premier (1939) amorce une série impressionnante d’œuvres dont la thématique va se poursuivre jusqu’aux années 1980 [5]. C’est en 1969 que Riopelle entame les séries picturales, gravées et sculpturales, intitulées Hiboux tabous, ce qui démontre l’importance symbolique accordée à cet animal par l’artiste [6]. Chez Riopelle, la figure animalière « évoque un rapport similaire que certains ont attribué à une relation totémique [7] ». Les thèmes traités dans ses œuvres relèvent surtout de l’expérience humaine, si importante pour l’artiste, dont l’itinéraire est celui d’une perpétuelle mise au présent [8].

Roland Giguère : la rencontre de la poésie et des arts visuels

Roland Giguère (1929-2003) est un poète et peintre-graveur d’origine montréalaise. Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions au Canada et à l’étranger. Il a fréquenté l’Institut des arts graphiques pour étudier la gravure et la lithographie, jusqu’en 1950. Dans la même période, il fonde les Éditions Erta qui publient la poésie québécoise. En 1957, il obtient une bourse de la Société Royale du Canada et déménage à Paris pour approfondir ses connaissances en lithographie [9]. Roland Giguère a obtenu plusieurs prix et distinctions dans le milieu de la littérature et des arts visuels, dont le prix Paul-Émile Borduas en 1982.

Ses estampes demeurent très proches de sa pratique d’écriture et sa démarche se caractérise par une interpénétration des deux modes d’expression. Il se démarque notamment par l’intégration du texte à l’image sur un support unique et ses œuvres autant écrites que gravées évoquent un surréalisme davantage symbolique qu’automatiste [10]. Au cours des années 1950-1960, l’artiste a réalisé plusieurs eaux-fortes et lithographies avant de se tourner vers la sérigraphie, sans toutefois modifier profondément son approche : le mystère de l’obscur demeure une référence majeure dans son travail.

Les œuvres récemment acquises par l’Université de Montréal correspondent à différentes périodes du travail de Roland Giguère : À l’ombre de l’orme, une gravure, date de 1968 ; Si vous rêvez, une autre gravure, date de 1974 ; Totem Pole, une encre sur carton, est de 1981 ; Une mésange passe au milieu de la phrase, une sérigraphie datée de 1983, est l’œuvre la plus récente.

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Roland Giguère (1929-2003), À l’ombre de l’orme, 1968, estampe, É/A, 48,5x66,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Succession Roland Giguère (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)
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Roland Giguère (1929-2003), Si vous rêvez, 1974, sérigraphie, 58/70, 38,1x27,94cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Succession Roland Giguère (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)
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Roland Giguère (1929-2003), Totem Pole, 1981, encre sur carton, 31,1x43,2cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Succession Roland Giguère (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)
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Roland Giguère (1929-2003), Une mésange passe au milieu de la phrase, 1983, 17/30, sérigraphie, 66x51cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Succession Roland Giguère (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Tobie Steinhouse : peintre de la lumière

Tobie Steinhouse est une peintre-graveur née à Montréal en 1925. Elle poursuit des études à l’Université Sir George Williams de Montréal (Université Concordia) avant de passer neuf années à Paris de 1948 à 1957. Avant de partir à Paris, l’obtention d’une bourse d’études lui permet d’entreprendre un stage à la Art Student League de New-York, où elle choisit d’étudier l’art moderne [11].

L’originalité de « la peintre de la lumière » est attribuée dans un premier temps à sa sensibilité poétique et dans un deuxième temps à sa franchise totale. À l’aube des années 1960, ses compositions « s’inscrivent dans le courant du lyrisme abstrait. Peu à peu Steinhouse quitte les chemins tracés pour faire davantage confiance à son propre regard [12]. » Dans les eaux-fortes des années 1980, on retrouve des tons chauds qui sans s’opacifier créent des transparences qui évoquent profondeur et volume. Inspirée par Richard Lacroix, sa technique qui consiste à essuyer avec la paume, même en surface, sa plaque colorée lui permet d’obtenir dans ses eaux-fortes une grande luminosité et de garder intacte la sensibilité de la ciselure du cuivre [13]. En effet, dans les années 1980, Steinhouse oriente ses recherches vers l’expression d’une atmosphère spécifique, en utilisant la lumière sous laquelle baignent les sujets privilégiés de ses eaux-fortes, habituellement, une nature morte ou un coin de paysage. Les œuvres de cette période sont également marquées par une géométrisation de l’espace au sein de laquelle l’écriture se rapproche de la poésie.

Les gravures Late Afternoon (1976) et Facade Est (1982) sont très représentatives de la démarche de l’artiste. Les lignes verticales et horizontales deviennent parfois de larges bandes, comme celles que nous voyons dans Façade Est, « délimitent la surface gravée et organisent un espace qui a tendance à se creuser plutôt qu’à se prolonger au delà des limites que lui impose le graveur [14] ».

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Tobie Steinhouse, Facade Est, 1982, eau-forte, 12/16, 45,1x60,3cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Tobie Steinhouse (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)
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Tobie Steinhouse, Late Afternoon, 1976, eau-forte, 53/75, 58,4x43,2cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Tobie Steinhouse (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Caloian Ana Maria (2016). “Jean-Paul Riopelle, Roland Giguère et Tobie Steinhouse. Trois peintres graveurs”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/riopelle-giguere-steinhouse), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1PRAT, Jean-Louis (dir.) (1990). Jean-Paul Riopelle : « D’hier et d’aujourd’hui ». Saint-Paul, France : Fondation Maeght, p. 22.

[2Inventée à la fin du XVIIIe siècle, la lithographie est une technique d’impression permettant la création et la reproduction d’une multitude d’exemplaires d’un tracé à l’encre ou au crayon sur une pierre calcaire. Pour en savoir plus, consulter l’ouvrage de Bill Fick (2009). Manuel complet de gravure, Paris : Eyrolles.

[3VIGNEAULT, Louise (2002). Identité et modernité dans l’art au Québec : Borduas, Sullivan, Riopelle, Montréal, Qc : Hurtubise HMH, Coll. « Cahiers du Québec », CQ132, p. 322.

[4VIGNEAULT, Louise (2002). Identité et modernité dans l’art au Québec : Borduas, Sullivan, Riopelle, Montréal, Qc : Hurtubise HMH, Coll. « Cahiers du Québec », CQ132, p. 322.

[5VIGNEAULT, Louise (2002). Identité et modernité dans l’art au Québec : Borduas, Sullivan, Riopelle, Montréal, Qc : Hurtubise HMH, Coll. « Cahiers du Québec », CQ132, p. 276.

[6VIGNEAULT, Louise (2002). Identité et modernité dans l’art au Québec : Borduas, Sullivan, Riopelle, Montréal, Qc : Hurtubise HMH, Coll. « Cahiers du Québec », CQ132, p. 276.

[7VIGNEAULT, Louise (2002). Identité et modernité dans l’art au Québec : Borduas, Sullivan, Riopelle, Montréal, Qc : Hurtubise HMH, Coll. « Cahiers du Québec », CQ132, p. 276.

[8SCHNEIDER, Pierre et Georges DUTHUIT (1981). Jean-Paul Riopelle : peinture, 1946-1977. Catalogue d’exposition, Centre Georges Pompidou Musée national d’art moderne, Paris, 30 septembre - 16 novembre 1981 ; Musée du Québec, 9 décembre 1981 - 24 janvier 1982 ; Musée d’art contemporain, Montréal, 16 juillet 1982 - 22 août 1982, Paris : Centre Georges Pompidou, p. 19.

[9DULUDE, Sébastien (2013). Esthétique de la typographie : Roland Giguère, les Éditions Erta et l’École des arts graphiques, Montréal, Qc : Éditions Nota bene, Coll. « Convergences », 46, p. 184.

[10DAIGNEAULT, Gilles et Ginette DESLAURIERS (1981). La gravure au Québec, 1940-1980, Saint-Lambert, Qc : Héritage, Coll. « Héritage plus », p. 138.

[11NIXON, Virginia (1972). « Tobie Steinhouse : Songes et lumière », Vie des Arts, n° 67, p. 30.

[12DAIGNEAULT, Gilles et Ginette DESLAURIERS (1981). La gravure au Québec, 1940-1980, Saint-Lambert, Qc : Héritage, Coll. « Héritage plus », p. 219.

[13DAIGNEAULT, Gilles et Ginette DESLAURIERS (1981). La gravure au Québec, 1940-1980, Saint-Lambert, Qc : Héritage, Coll. « Héritage plus », p. 219.

[14DAIGNEAULT, Gilles et Ginette DESLAURIERS (1981). La gravure au Québec, 1940-1980, Saint-Lambert, Qc : Héritage, Coll. « Héritage plus », p. 219.

Contenus complémentaires : 2 contenus

  • Bibliographie de « Jean-Paul Riopelle, Roland Giguère et Tobie Steinhouse. Trois peintres graveurs » par Ana Maria Caloian.

  • Jean-Paul Riopelle : site de l’artiste.

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