L’artiste et le philanthrope Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015
  • Christine Bernier

Gabor Szilasi, Denis Farley, Richard Max-Tremblay

La relation entre photographie et arts visuels au Québec depuis les années 1960-1980
  • Émilie Poirier

La tradition de la photographie au Québec au cours des années 1960 à 1980 s’est présentée selon un fort tournant documentaire avec le Groupe d’Action Documentaire (GAP) composé de Claire Beauregard-Champagne, Michel Campeau, Robert Charbonneau, Pierre Gaudard, Serge Laurin et Gabor Szilasi. C’est à cette époque qu’on observera « un glissement progressif de la photographie documentaire vers la photographie d’auteur [...] jusqu’à une photographie réalisée par des artistes [1] ». Et c’est avec Gabor Szilasi en tant que pionnier qu’on assistera à ce déplacement de la photographie documentaire vers la photographie d’auteur, ce qui ouvrira la voie à une photographie réalisée par des artistes comme Denis Farley et Richard-Max Tremblay qui questionnent l’espace et le médium photographique en soi. C’est à travers les œuvres de Szilasi, Farley et Tremblay que la cohabitation des différentes approches photographiques au Québec sera ici présentée.

Gabor Szilasi. La poésie du quotidien : intimité et sensibilité

Né en 1928 à Budapest (Hongrie), Gabor Szilasi a tout d’abord débuté ses études en médecine en 1946, mais a été forcé d’abandonner ayant été mis à l’index après avoir tenté de fuir le régime communiste en 1949. Finalement, c’est en 1959 que sa famille s’est établie à Montréal. Professeur de photographie à l’Université Concordia de 1979 à 1995, son travail a été exposé à travers le monde et ses œuvres font partie de grandes collections publiques. Szilasi s’est aussi mérité les prestigieux Prix Paul-Émilie-Borduas en 2009 et le Prix du Gouverneur Général en 2010. Aujourd’hui, Gabor Szilasi continue de travailler sur divers projets à Montréal.

Sa pratique artistique est essentiellement photographique et se situe plus précisément dans la documentation de l’espace, du quotidien et de l’humain dans sa plus simple expression et son approche humaniste est une composante majeure, voire essentielle, de son travail. Szilasi photographie tous ses sujets et objets sans jugement, ce qui lui permet d’offrir un corpus d’œuvres uniques, authentiques et intimes.

L’élément déclencheur de la carrière de Szilasi est la réception d’une bourse du Conseil des arts du Canada lui permettant de réaliser la série photographique Charlevoix 1970 (maintenant composée d’une quarantaine de clichés). L’œuvre Baie-Saint-Paul (no 70-352) (1970) fait partie de cette série « axée sur les rapprochements pouvant être faits entre le vieil homme vêtu de son habit du dimanche et sa voiture datant de la fin des années 1930. On peut se demander [...] si le photographe ne voulait d’abord que réaliser le portrait de M. Leclerc ; avait-il ensuite trouvé aussi intéressante la vénérable Ford et saisi les possibilités offertes [...] par rapport à son dessein initial ? [2] »

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Gabor Szilasi, Baie St. Paul (#70-352), 1970, épreuve argentique, 20x12,5cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Gabor Szilasi (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Taverne du Coin, Noranda, Abitibi (1979) reflète l’intérêt grandissant de l’artiste pour l’architecture vernaculaire. « Il les photographie toujours du même point de vue en les plaçant de façon symétrique au centre du cadre, séparé de leurs voisins de gauche et de droite, de sorte à attirer l’attention sur les différences formelles et esthétiques entre les immeubles autrement identiques [3]. »

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Gabor Szilasi, Noranda, 1979, épreuve argentique, 20,5x25cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Madame Geneviève Bazin © Gabor Szilasi (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

La pratique de Szilasi est organique, sensible et intelligente. Ces deux œuvres s’inscrivent dans la volonté de l’artiste de représenter et de documenter l’identité québécoise dans toute sa splendeur et sa simplicité.

Denis Farley. Déplacements, tensions et juxtapositions : étude des relations entre le corps, la nature et l’espace.

Né en 1956 à Sorel-Tracy, Denis Farley vit et travaille à Montréal. Il détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Concordia. Depuis 1986, son travail a été présenté dans plusieurs expositions à travers le monde et ses œuvres font partie de collections publiques. Farley a aussi produit des œuvres d’art public au Québec, principalement des murales photographiques.

La production artistique de Farley se situe principalement en photographie, en installation et occasionnellement en performance. Sa production prend forme « [...] autour des relations créées entre divers concepts et modèles d’observation, allant de la camera obscura à la caméra de surveillance [4] ». Dans plusieurs œuvres, on remarque l’utilisation de la juxtaposition, du cadrage et du collage qui provoquent le brouillage dans l’identification du lieu et du moment. Sa pratique actuelle relève souvent, selon l’artiste « des espaces industriels ou technologiques, [et questionne] les relations entre la nature et l’environnement urbain [5] ».

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Denis Farley, Déplacements, Mur courbé, HEC, 2004, 1/5, impression jet d’encre sur papier Photo Rag, montée sur carton 4 plis, 50,80x50,80cm (photographie) 76,20x76,20cm (carton). Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Denis Farley (2016) Photo : Denis Farley (2015)
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Denis Farley, Déplacements, cours intérieure, HEC, 2004, 1/5, impression jet d’encre sur papier Photo Rag, montée sur carton 4 plis, 50,80x50,80cm (photographie) 76,20x76,20cm (carton) Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Denis Farley (2016) Photo : Denis Farley (2015)

Les œuvres présentées dans le cadre de l’exposition font partie de la série Déplacements, amorcée en 2005-2006. « Les relations tripartites entre l’espace urbain contemporain, l’espace intérieur [...] de l’individu et la référence à la nature, sont motivés par une constante tension entre le désir de s’évader malgré les tentatives [...] des urbanistes, architectes et designers d’intégrer [..] des références à la “nature [6]”. » Déplacements questionne la ruralisation des espaces et des projets architecturaux urbains d’envergure tels les immeubles à bureaux, les pavillons universitaires ou les centres de congrès. Le rapport entre le corps et l’espace est amené avec le corps de Farley lui-même, en proposant une certaine ambiance fantomatique, ambiguë et captivante afin que le regardeur prenne conscience de son expérience quotidienne.

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Denis Farley, Déplacements, tour IBM, 2004, 1/5, impression jet d’encre sur papier Photo Rag, montée sur carton archive 4 plis, 53,34x157,48cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Denis Farley (2016) Photo : Denis Farley (2015)
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Denis Farley, Déplacements, Palais des Congrès, 2004, 1/5, impression jet d’encre sur papier Photo Rag, montée sur carton archive 4 plis, 53,34x157,48cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Denis Farley (2016) Photo : Denis Farley (2015)

Richard-Max Tremblay. Réflexions sur l’intersection du médium pictural et de la pratique photographique

Né en 1952 à Bromptonville (Canada), Richard-Max Tremblay détient un baccalauréat en arts plastiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) et une formation en beaux-arts du Goldsmith’s College of Art and Design de Londres. Il a également été récipiendaire du Prix Louis-Comtois en 2003 et du Fonds en fiducie de l’Académie royale des arts du Canada en collaboration avec le Musée d’art contemporain de Montréal en 2015. Richard-Max Tremblay vit et travaille à Montréal.

Malgré sa formation dans le médium pictural, Tremblay est connu pour sa série de portraits photographique d’artistes canadiens, un travail qui se prolonge au fil des ans. L’œuvre de Tremblay s’appuie sur une recherche constante de l’intersection entre sa pratique picturale et photographique, car « en peinture, [...] il explore tantôt l’abstraction “quasi-musicale”, tantôt la figuration presqu’hyperréaliste [7] » et en photographie, il explore sa sensibilité à l’aide d’une vision classique et personnelle du portrait d’artiste [8].

Dans Sans titre #54 (1984), Tremblay s’inspire du motif de la chaise qu’il a préalablement prise en photo. Il la dessine, la reproduit jusqu’à ce que le motif devienne un geste abstrait, un mélange de traits ou même un idéogramme. Cette œuvre s’inscrit dans une longue série de peintures sur l’apparition et la disparition d’un motif : « plusieurs de ces chaises ou transats demeurent “Sans titre” [...]. Voilà qui démontre que l’intention figurative ne prime pas [...], mais plutôt qu’il s’y agit d’un conflit [...] entre la peinture et l’image de la chaise. Et que la chaise n’a pas nécessairement gagnée, qu’elle n’a pas imposée son identité [9]. »

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Richard-Max Tremblay, Sans titre #54, 1984, huile et émail sur papier, 76,2x55,88cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal, don de Monsieur Charles Théroux © Richard-Max Tremblay (2016) Photo : Patrick-Olivier Meunier (2016)

Contenant gris (1991) et Contenant noir (1991) représentent, de manière peut-être ironique, des outils de l’artiste. Tremblay peint des pots de peinture et des toiles abstraites imprégnées d’acrylique qui nous semblent incomplètes. L’acte de peindre n’a pas encore eu lieu et la disposition des éléments est fortement inspirée de la photographie documentaire. Avec ce travail, Tremblay questionne les « moyens de l’artiste, les finalités de l’art, de l’imaginaire social et individuel. Cette interrogation s’effectue de l’intérieur : le travail de Tremblay procède autant par mise à distance que par intensification [10] ».

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Richard-Max Tremblay, Contenant gris, 1991, acrylique sur toile, 92x122cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Richard-Max Tremblay (2016) Photo : Richard-Max Tremblay (2016)
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Richard-Max Tremblay, Contenant noir, 1991, acrylique sur toile, 80x92cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Richard-Max Tremblay (2016) Photo : Richard-Max Tremblay (2016)

Dans Déboîtements # 20 (2015) et Déboîtements # 34B (2015), Tremblay nous présente l’absence, le manque, à l’aide de photographies de boîtes vides qui rappellent la conservation d’archives. Il déplace la perception du spectateur vers ce qui se passe hors champ. Il pointe l’énigme, le caché, le mystérieux. L’hétérogénéité stylistique de Tremblay nous ramène au but premier de sa pratique, qui est de questionner l’intersection entre le médium pictural et la pratique photographique.

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Richard-Max Tremblay, Déboîtements # 20, 2015, photographie, tirage à jet d’encre pigmentaire, 60x90cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Richard-Max Tremblay (2016) Photo : Richard-Max Tremblay (2016)
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Richard-Max Tremblay, Déboîtements # 34B, 2015, photographie, tirage à jet d’encre pigmentaire, 60x90cm. Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal © Richard-Max Tremblay (2016) Photo : Richard-Max Tremblay (2016)

Poirier Émilie (2016). “Gabor Szilasi, Denis Farley, Richard Max-Tremblay : La relation entre photographie et arts visuels au Québec depuis les années 1960-1980”, in Bernier Christine (édité par), Catalogue de l’exposition L’artiste et le philanthrope. Nouvelles acquisitions ‒ les dons de 2014-2015, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, ISBN: 978-2-7606-3653-8 (http://collectionart.umontreal.ca/szilasi-farley-tremblay), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 5 mars 2016
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Réalisé avec SPIP pour la collection Parcours Numériques aux Presses de l'Université de Montréal par Owell.co

Sommaire
Notes

[1DES ROCHERS, Jacques (2011). Art québécois et canadien, Montréal, Qc : Musée des beaux-arts de Montréal, Coll. « La collection du Musée des beaux-arts de Montréal », 1, p. 319.

[2SZILASI, Gabor et coll. (2012). Charlevoix, 1970, Québec, Qc : Instant même, Coll. « L’instant décisif », p. 80.

[3SZILASI, Gabor et David HARRIS (2009). Gabor Szilasi : l’éloquence du quotidien. Catalogue d’exposition, Musée d’art de Joliette, 24 mai - 6 septembre 2009 ; Musée canadien de la photographie contemporaine (Ottawa), 9 octobre 2009 - 17 janvier 2010 ; Musée McCord, 3 janvier - 3 avril 2011 ; Kelowna Art Gallery, mai - juillet 2011, Ottawa : Musée canadien de la photographie contemporaine, p. 23.

[4LEFAVE, Laura et coll. (1995). De la lumière. Catalogue d’exposition, Dazibao ; La Centrale ; DARE-dare ; Skol, septembre - octobre 1995, Montréal, Qc : Dazibao, p. 47.

[5FARLEY, Denis (2016). Denis Farley, artist, artiste, photographer, photographeEn ligne. Consulté le 20 janvier 2016.

[6CENTRE D’EXPOSITION DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (2016). À propos de la série « Déplacements » dans Notes biographiques, dossier de l’artiste Denis Farley.

[7CENTRE D’EXPOSITION DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (2016). Notes biographiques, dossier de l’artiste Richard-Max Tremblay.

[8LAMARRE, André (2011). Richard-Max Tremblay : portrait, Outremont, Qc : les Éditions du Passage, p. 100.

[9LAMARRE, André (2011). Richard-Max Tremblay : portrait, Outremont, Qc : les Éditions du Passage, p. 100.

[10LAMARRE, André (1994). Richard-Max Tremblay : Têtes, 1984-1994, Travaux récents, 1989-1994. Catalogue d’exposition, Musée d’art de Joliette (Têtes 1984-1994), 25 septembre - 6 novembre 1994 ; Centre des arts Saidye-Bronfman (Travaux récents 1989-1994), 25 octobre - 25 novembre 1994, Joliette/Montréal, Qc : Musée d’art de Joliette/Centre des arts Saidye-Bronfman, p. 24.

Contenus complémentaires : 3 contenus

  • Bibliographie de « Gabor Szilasi, Denis Farley, Richard Max-Tremblay : La relation entre photographie et arts visuels au Québec depuis les années 1960-1980 » par Émilie Poirier.

  • Denis Farley : site de l’artiste.

  • Richard-Max Tremblay : site de l’artiste.

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